Pourquoi les lois anti-privacy sont une bonne chose

Il y a environ une semaine, le congrès Américain a voté une loi autorisant les fournisseurs d’accès à utiliser et revendre les informations concernant l’historique de navigation de leurs utilisateurs. L’ensemble de la presse s’est indignée, est-ce vraiment justifié ?

Nous avons de mauvaises habitudes

Pendant de nombreuses années nous avons pris l’habitude de surfer de manière totalement non protégée en pensant que l’espionage était réservé aux cas très particuliers : les gouvernements entre eux, les entreprises entre elles, les hackers, … Petit à petit nous avons appris que non seulement nous divulgons quotidiennement nos informations privées à des entreprises qui s’en servent à des fins économiques (Google, Facebook, etc.), mais que les gouvernements de tous poils s’accaparent ces même données de manière plus ou moins légales (voir le scandale lié au programme de surveillance de la NSA).

Malgré cela, encore trop peu de gens prennent la peine de se protéger lorsqu’ils utilisent Internet. Les raisons sont nombreuses : de nombreux outils de communication échangent leurs fonctionalités et leur gratuité contre notre vie privée, certaines companies déclarent garantir un haut niveau de confidentialité tout en utilisant à des fins commerciales de nombreuses données privées, la plupart des outils dédiés à la protection de la vie privée (VPN, Tor, navigation privée, etc.) sont souvent incompris et obligent l’utilisateur peu expérimenté à adopter des nouvelles habitudes, ou encore, la plupart des utilisateurs ont tendance à penser qu’ils n’ont tout simplement rien à cacher.

Nous avons des choses à cacher

En fait il est très facile d’invalider l’expression « je n’ai rien à cacher ». Premièrement, on « cache » en permanence des informations dans la vie de tous les jours, quand on discute avec nos amis, les membres de notre famille, nos associés, etc. On partage, sur une base régulière, des informations qui soit n’ont aucun intérêt pour d’autres, soit ont une valeur stratégique quelconque. Pour ce dernier point le spectre des possibilités est très large et peut tout aussi bien, par exemple, avoir pour visée de ne pas nuire à autrui que celle d’écarter un éventuel obstacle (soigner une maladie difficile à avouer, être le premier sur un investissement, mettre en place une idée d’entreprise, faire une bonne surprise, etc.).

Deuxièmement, « rien », dans ce cas précis, a une qualité totalement subjective. Ce qui est rien pour vous ne l’est pas forcément pour d’autres et inversement. Cette situation est d’ailleurs bien résumée dans un quote d’un type lambda que j’ai trouvé sur le net (Lionel Dricot) : « Ne rien avoir à cacher parce que l’on n’a rien à se reprocher est inexact dans la mesure où ce n’est pas vous qui choisissez ce que vous vous reprochez, mais bien les autres, ceux qui étudient, épient vos informations ». Il est impossible de fixer une limite à ce qui est reprochable et ce qui ne l’est pas, sachant que la définition peut varier d’un acteur à l’autre (amis, familles, voisins, sociétés, états, etc.). Il y a des choses qui sont légales dans certains endroits et pas dans d’autres, des choses qui étaient légales dans le passé et qui ne le sont plus maintenant et inversement.

[blockquote pull= »left »]Il appartient donc à celui qui émet l’information de prendre les mesures pour cacher ce qu’il veut cacher et révéler ce qu’il veut révéler[/blockquote]

Il appartient donc à celui qui émet l’information de prendre les mesures pour cacher ce qu’il veut cacher et révéler ce qu’il veut révéler. Chacun à ses propres intérêts et est libre de les partager ou non. Or, où que vous soyez dans le monde, lorsque vous utilisez Internet vous partagez un assez grand nombre d’informations sur vos intérêts sans forcément vous en rendre compte. Ce que vous recherchez, où vous vous situez et ce que vous lisez suffit à dresser un portrait assez précis de l’individu que vous êtes et ce que vous prévoyez de faire. Aussi, toutes les traces que vous laissez sont conservées sur la toile pour toujours.

Vos intérets ne sont pas nécessairement néfastes pour autrui mais ne sont pas forcément non plus en symbiose parfaite avec les objectifs politiques de votre gouvernement. Vous n’êtes peut-être pas Snowden, qui se cache actuellement en Russie pour avoir diffusé les activités d’espionage de la NSA sur Internet, vous n’êtes peut-être pas Julian Assange, qui se cache actuellement dans l’ambassade de l’Équateur en Angleterre car il est l’éditeur en chef de Wikileaks, mais, vous savez, ce n’est pas en Corée du Nord que des gens se sont récemment retrouvés derrière les barreaux pour de mauvaises blagues faites sur Twitter, mais c’est arrivé aux USA, en Angleterre et aussi en France (et dans plein d’autres pays considérés comme libres).

Lois anti-privacy : une bonne chose

La vie privée est une chose importante et, malgré les nombreux avertissements de ces dernières années, la majorité des utilisateurs d’Internet semblent ne pas avoir compris le message. Ils continuent, jour après jour, d’alimenter les caisses de sociétés peu scrupuleuses et les dossiers des administrations en crise. Si le basculement n’a pas encore eu lieu, c’est en partie pour les raisons identifiées plus tôt (en résumé : c’est chiant), mais aussi parce que la nécessité ne se fait probablement pas encore sentir. En Chine, beaucoup d’internautes utilisent un VPN car Internet est très clairement censuré. En occident, Internet est officiellement libre et son accès encadré par des structures légales où les abus peuvent donner lieu à des recours en justice. La problématique de monsieur tout-le-monde pourrait donc se résumer ainsi : pourquoi paierais-je 10$ par mois pour un VPN alors que l’état me protège avec ses lois ?

Les mesures anti-privacy adoptées par les gouvernements viennent perturber cette croyance populaire selon laquelle l’état est là pour protéger le gentil consomateur des méchants espions. C’est une bonne chose car c’est une manière de responsabiliser les utilisateurs d’Internet en les invitant à prendre en charge les moyens de protéger leur vie privée. Lorsque le congrès Américain a donné l’autorisation aux fournisseurs d’accès de vendre vos données, il a simplement étendu une pratique déjà courrante tout en envoyant un message clair et plutôt juste : vos données sont à la merci de tous et l’état n’est pas là pour vous materner.

Il faut donc interpréter ce type de relâchement non pas comme une atteinte à la vie privée, puisque celle-ci est déjà bafouée au quotidien par des services aussi simples que votre boîte d’emails, mais plutôt comme un signal nous alertant que l’heure de l’émancipation est proche et qu’il sera bientôt temps pour chacun d’intégrer sérieusement la gestion de sa vie privée dans ses activités digitales.

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