Entrevue exclusive avec Lyn, la mère de Ross Ulbricht

Ross Ulbricht, aka Dread Pirate Roberts, était le propriétaire de la plateforme Silk Road, le fameux Ebay du deep web qui permettait à des milliers d’utilisateurs anonymes d’acheter et échanger des biens et services parfois moins légaux que d’autres. Après une traque de longue durée et des moyens impliquant plusieurs services secrets américains, Ross fut finalement arrêté en octobre 2013 puis emprisonné le 29 mai 2015 pour blanchiment d’argent, piratage informatique et conspiration pour trafic de stupéfiants. Sa peine de prison est exemplaire : deux vies + 40 ans pour ce jeune libertarien diplômé en physique.

Sa mère, qui se bat depuis des années pour défendre son fils qu’elle estime injustement condamné, était présente lors des conférences données dans le cadre d’Anarchapulco, un évènement anarchiste qui s’est tenu il y a quelques jours à Acapulco. Comme j’y étais aussi, j’en ai profité pour lui poser quelques questions en rapport avec le thème de l’anonymité. Le but n’était donc pas d’aborder les détails de l’affaire, un sujet déjà traité en profondeur sur la toile ainsi que sur son site de soutien FreeRoss.org. Je voulais avant tout l’entendre sur ce qui pourrait être le premier épisode d’une saga sur le monde numérique où nous avons tous un rôle à jouer. Je vous laisse découvrir le scénario dans cette transcription en français de notre entrevue ponctuée de quelques extraits audio originaux (anglais).

Dans l’affaire Ross Ulbricht, vous avez dit qu’il était poursuivi parce qu’il était le détenteur de la plateforme permettant de faire du commerce de n’importe quel bien ou service.

Il y avait des restrictions !

Lesquelles ?

Il n’y avait pas de pornographie infantile, pas de biens volés, rien de violent, … parce que l’administration de Silk Road ne voulait rien qui puisse heurter qui que ce soit. Ils considéraient les drogues comme quelque chose de volontaire. Aujourd’hui plein de marchés en ligne n’imposent aucune restriction, mais Silk Road avait quelques restrictions. Pas beaucoup, mais quelques-unes.

J’ai eu le sentiment que l’anonymité était un point important dans cette affaire car le gouvernement ne pouvait pas attraper « les méchants » très facilement. Est-ce que c’est aussi un sentiment que vous avez eu ?

Et bien… oui. Je ne pense pas du tout que c’était à propos des drogues. Les personnes inculpées pour vente de drogue dans cette affaire ont eu des peines largement inférieures à celle de Ross.

Oui, 5 années d’emprisonnement, des peines de ce genre…

Oui, et le juge a dit que dans le cas de Ross c’était à cause de la philosophie du site, que c’était une philosophie libertarienne et volontariste très dangereuse. Mais je crois aussi que c’était à cause du Bitcoin et des cryptocurrencies en général. Chuck Shumer, qui est sénateur, était derrière tout ça et voulait investiguer et faire tomber Silk Road, c’est quelque chose qu’il a déclaré publiquement. Il fait partie du comité des finances du sénat (senate finance committee) et aussi du comité bancaire (banking committee).

[blockquote pull= »left »]le gouvernement se sentait menacé par les monnaies alternatives[/blockquote]

Ce que je crois profondément, je n’ai aucune preuve, mais je le pense vraiment, c’est que le gouvernement se sentait menacé par les monnaies alternatives. Ils ont aussi dit dans le cadre de l’affaire que ceux qui utilisaient Tor avaient des intentions criminelles… ils appelaient ceux qui utilisaient Tor des criminels ! Ils étaient donc évidemment inquiétés par Tor et les sujets que sont la vie privée (privacy) et l’anonymité.

 

Durant votre conférence vous avez parlé de preuves numériques et vous avez opposé les données numériques aux données tangibles, la même chose pour le concept de propriété. Comment pensez-vous que les données numériques devraient être considérées ?

Le truc c’est que les experts ont dit que ce n’est pas fiable. Maintenant je ne sais pas pour les emails, apparemment les emails sont traités différemment des chats et screenshots car ils sont plus faciles à vérifier, mais je ne suis pas très technique.

Mais vous avez des preuves que quelqu’un s’est connecté sur le compte de Ross quelques semaines après qu’il ait été emprisonné par exemple.

Oui, quelqu’un s’est connecté avec le compte de Dread Pirate Roberts sept semaines après l’enfermement de Ross et ce n’était que les dernières connexions, cela aurait pu arriver des centaines de fois avant ! Et il n’y a aucun moyen de le savoir. Un autre problème, c’est qu’il a été prouvé qu’une partie des preuves qui devaient être montrées pendant l’audience ont été effacées par un agent corrompu [NDLR : il y a eu au moins deux agents corrompus impliqués dans l’affaire]. Cela n’a seulement pu être prouvé par la suite après qu’ils aient trouvé une autre version des documents supprimés.

[blockquote pull= »left »]Les preuves numériques tu peux les supprimer ou les modifier sans laisser de trace[/blockquote]

Les preuves numériques tu peux les supprimer ou les modifier sans laisser de trace et c’est très troublant ! Dans d’autres procès, tu ne peux pas te contenter de montrer un document numérique, le juge va dire « on ne peut pas accepter ça, c’est trop facile à falsifier ».

Comme je disais durant ma conférence, dans le cas d’un prêt d’argent par une société de prêts hypothécaires, tu ne peux pas montrer un screenshot, tu dois présenter un morceau de papier qui provient de la banque.

Alors je ne sais pas, à part que ce n’est pas fiable, je ne sais pas comment un document numérique pourrait être à lui seul suffisant pour prouver quoi que ce soit.

 

Il devrait y avoir des lois nouvelles pour encadrer plus clairement ou strictement ce domaine…

Ce qui se passe habituellement c’est qu’il y a un précédent [NDLR : elle parle de jurisprudence]. Un tribunal va émettre un jugement lors duquel les screenshots n’auront aucune valeur et plus tard un autre tribunal va utiliser la même règle car la première fois a créé un précédent. L’affaire de Ross crée un précédent d’une certaine manière, et c’est dangereux parce que si tu y penses, si le gouvernement veut s’attaquer à quelqu’un, ils n’ont qu’à créer les preuves. Je ne dis pas s’ils l’ont fait ou pas fait, je dis juste qu’ils peuvent. Ça ne concerne pas seulement Ross, ça nous concerne tous.

Vous avez aussi mentionné le concept de propriété numérique, vous avez même parlé de « maison numérique ».

Oui, ils cherchaient sa maison numérique : son laptop, son Gmail, son Facebook, …

Est-ce que vous pensez que c’est vraiment possible d’avoir une maison numérique ? Comment pensez-vous qu’il est possible de tracer la ligne de la vie privée dans le monde numérique ?

Ce que je sais, c’est que le 4e amendement de la Constitution des États-Unis est supposé garantir la vie privée. Il est supposé limiter le pouvoir que le gouvernement a de s’introduire dans ta vie. Ils doivent passer par un certain nombre d’étapes et ils ne l’ont pas fait dans cette affaire. Ils ont dit « on n’a pas besoin, c’est numérique ». Ensuite ils ont dit « de toute façon nous l’avons fait de bonne foi ».

[blockquote pull= »left »]Utiliser cet argument de la bonne foi dans tant d’affaires est super imprécis, ça leur permet de faire beaucoup de choses qu’ils ne sont pas supposés faire.[/blockquote]

Utiliser cet argument de la bonne foi dans tant d’affaires est super imprécis, ça leur permet de faire beaucoup de choses qu’ils ne sont pas supposés faire. Comment faire respecter le 4e amendement ? Et bien j’espère et je prie pour que les tribunaux le fassent. Ça pourrait aller en cour suprême, c’est un gros enjeu de l’ère numérique. Je sais que l’Electronic Frontier Foundation, qui ont rejoint l’appel de Ross, disent la même chose… ils disent « parce qu’on utilise des ordinateurs à la place du papier, quoi… on n’a plus aucun droit ? »

Tout ça, c’est beaucoup parce qu’on entre dans le monde numérique et les états n’ont pas le plein contrôle. Ils le savent et essayent d’y remédier.

Oui, on a atteint le point de basculement et c’est un moment très important dans l’histoire. Beaucoup de choses ont été et vont être décidées bientôt et l’affaire de Ross en fait partie. Ça peut partir dans n’importe quelle direction et je n’ai aucune idée de laquelle. J’espère vraiment que ça va aller dans le sens de la liberté.

Tout est possible 🙂

C’est vrai, c’est comme ça que je le prends aussi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *